LETTRE DE BALTHAZAR (29)
De Port Stanley (Malouines) à Rio Grande do Sul (Brésil)
du Vendredi 4 Février 2011 au Mardi 15 Février 2011
50°44’S 57°24’W. Nous filons entre 8 nœuds et 9 nœuds route Nord 12° directe sur Rio Grande do Sul, au Sud du Brésil, propulsés par un vent d’Ouest traversier de force 6 que les fichiers météo nous annonce stable pendant 48 heures.
Nous sommes ce Lundi 7 Février 20h30 à 63 milles au Nord des Falklands que nous laissons dans notre sillage après avoir appareillé en tout début d’après midi. Le détroit de Magellan est déjà sur l’arrière du travers à plus de 400 milles dans l’Ouest, et l’entrée du chenal de Rio Grande do Sul, notre prochaine escale à l’extrême sud du Brésil, à 1200 milles devant l’étrave.
Il y a trois jours nous découvrions Port Stanley, gros bourg chef lieu de l'archipel des Falklands construit sur la pente d’une colline. Bow windows, cabines téléphoniques rouges, Land Rovers constituant l’essentiel du parc automobile de cette lande où les routes sont des pistes, nous sommes bien en territoire britannique.
Nous y rencontrons aussi l’humour britannique par exemple sur cette grosse pancarte devant un pub : « Husbands crèche (écrit en français) : if he get on your nerves and under your feet, if you want to make quietly your shopping without dragging him along, if you pay his drinks, then leave him here, we shall take care and give him safely back to you. BARGAIN!”. Mesdames, réfléchissez, cela mérite considération.
Cet archipel est relativement vaste (il s’inscrit dans un cercle d'environ 150 kms de diamètre). Mais ce sont des îles vertes et rases, sans un arbre et sans montagnes, seulement des collines. Les côtes très découpées aux baies et fjords profonds ainsi qu'une faune assez riche (pingouins, lions de mer, oies sauvages, canards vapeurs, sternes....) compensent cet aspect austère. Tout cela ne manque pas d'un charme sauvage évoquant les Orcades ou les Shetlands au Nord de l’Ecosse.
Les formalités d’entrée sont expédiées efficacement et rapidement : appelé sur le canal 12 le douanier également chargé du contrôle d’immigration nous donne rendez-vous 30 mn après, le temps de gonfler le zodiac, directement au visitors center se trouvant à côté du ponton d’accueil. Quel agrément après les interminables visites (il fallait presque une demi-journée) dans des lieux improbables de la Prefectura, de las aduanas et de la capitanìa des pays latins d’Amérique du Sud ! Ici c’est expédié en 10 minutes. Nous retrouvons comme prévu UHAMBO, à couple d’un sloop brésilien accosté à un bout de quai peu fait pour recevoir les yachts. Pratiquer régulièrement l’escalade est dans ces cas un atout. Alain nous explique qu’il faut que j’aille dans les bureaux de la Falklands Islands Company pour demander l’autorisation de me mettre sur l’autre bout de quai normalement réservé à l’accostage de gros chalutiers sur de gros pneus. Cette compagnie est omniprésente ici : importations, remorquages, pilotines, services divers et variés. Elle possédait même originellement les terres des îles qui ont été ensuite vendues aux fermiers éleveurs de mouton. J’entre dans un hangar voisin par une petite porte donnant accès à un bureau où une gentille secrétaire appelle tout de suite une femme encore jeune, aux cheveux blonds frisés. Celle-ci nous accueille avec le sourire et réponds positivement à ma demande d’utiliser ce bout de quai vacant, dominé par un hangar branlant en tôles dont certaines se sont envolées avec le vent tout en me déclarant qu’elle sera obligée de me « charger » la modique somme de 15 pounds par jour pour ce « service », mais elle met à ma disposition son téléphone pour appeler Stanley services qui nous livrera par camion aujourd’hui à 14h le gasoil dont nous avons besoin, nous emmène gentiment dans son gros Land Rover (des rustiques dégueulasses, pas ceux des stations de ski françaises) en haut de la colline pour payer avant la livraison. Nous avons retrouvé le pays du business et des services, même modestes. Née ici elle me raconte les 74 jours d’occupation argentine en 1982 qui a laissé ici de très mauvais souvenirs.
Grand apéro le soir dans le carré de BALTHAZAR avec le sympathique équipage d’UHAMBO, Anne et Alain ainsi que Jeanne et Bernard leurs amis nantais venus les retrouver à Ushuaia, tous deux excellents marins et barreurs, faisant des courses transocéaniques. Bernard notamment a couru sur un Pogo 8m50 en solitaire la Transquadra. Il est shipchandler à Nantes avec le plus gros magasin d’Accastillage Diffusion de France et nous donne de bons conseils sur certains équipements. Le vent ayant tourné ils sont venus se mettre à couple de BALTHAZAR.
Après l’apéro nous partons dîner dans Port Stanley. Claude nous fait un numéro exceptionnel qui a le secret de me mettre en boule. Alors qu’Anne et Alain ont déjà exploré le bourg et repéré les bonnes tables Claude les convainc d’aller chez son « copain, qui parait-il tient un bon restaurant », brave lamaneur de rencontre aux mains pleines de graisse qui l’a convaincu d’aller dîner au restaurant que tient sa femme. Cela sent le coup fourré à plein nez dès le départ mais la gentillesse de l’équipage d’UHAMBO m’oblige à rentrer dans ma coquille. Dans ces cas là ma méchanceté affamée remonte en surface et je jubile à l’avance du bide qui se prépare. Après avoir escaladé des rues en pentes très raides dans lesquelles les Land Rovers rugissent et les équipages commençent à se débander, nous errons quelque temps aux limites du bourg à la suite de Claude qui demande dans son anglais de Port Miou son chemin en étant de plus en plus nerveux d’entendre mes grondements croissants (j’ai faim, je veux bien manger et je suis maintenant absolument certain d’arriver dans une gargotte improbable) sur l’arrière. Nous arrivons enfin dans un………………………. fast food très bruyant où des autochtones mangent des sandwichs en plastique inondés de sauces immmangeables aux couleurs bizarres. Mon clavier manque hélas des caractères que l’on trouve dans les BD, qui expriment si bien en images (notamment à l’occasion des fameuses colères du Capitaine Haddock auquel je pense) les jurons, explosions, désir de piler, compacter, étrangler, écarteler,assassiner quoi, qui vous traversent l’esprit dans ces situations. Demi tour précipité de la troupe, Claude penaud (c’est rare chez lui) fermant la marche devenue rapide par la descente, les estomacs affamés et la crainte de fermeture des cuisines. Nous terminons, après un premier échec dans un hôtel qui venait effectivement de fermer la sienne, dans une excellente brasserie où un repas de qualité remet les pendules à l’heure et les estomacs dans le sens de la marche. C’était du Claude pur jus ! Il est vrai que Claude n’est pas très intéressé par la bonne cuisine et se serait satisfait des sandwichs au ketch up, et pourtant Dadou est une excellente cuisinière (je me souviens avec émotion notamment d’un fameux tian d’aubergines à Port Miou). Comme quoi en mer les affaires sont tout bien réfléchi plus simples, il y a un capitaine !
Samedi, temps splendide. Apéro puis déjeuner improvisé des deux équipages réunis dans BALTHAZAR autour d’un gratin de purées et huîtres en bocaux confectionnées par Anne. L’après midi belle balade à pied de près de 3 heures à Gipsy Cove pour aller voir la faune et se dégourdir les jambes. D’un promontoire au bout de la lande nous dominons, par un doux soleil d’après midi, une grande plage en courbe aux eaux claires. Sur un sable blanc Messieurs les pingouins de Magellan se promènent en se dandinant, toujours très smarts dans leur costume noir à plastron blanc. Le long des plages que nous longeons pour rentrer je les vois à quelques mètres nicher dans des sortes de terriers ouverts et peu profonds creusés sous la bruyère. Les oies d’une variété endémique vont par couples en se laissant également approcher, le mâle tout blanc, la femelle au plumage comparable à celui de nos oies sauvages d’Europe. Non loin du promontoire un gros (tube de plus de 4 pouces) canon rouillé datant de la guerre de 14 balaye la baie commandant Port Stanley et nous rappelle la folie qui s’empare des hommes de temps à autres. Des clôtures nous empêchent à certains endroits de passer directement dans la lande car il resterait des mines disposées par les argentins en 1982. Dans la baie de Port Stanley nous apercevons quelques épaves de voiliers gravement endommagés lors de tempêtes en franchissant le Cap Horn et ayant réussi à ramener leurs équipages ici avant d’y pourrir et couler tellement ils en étaient revenus cassés et irréparables. C’est émouvant de voir ici en ce triste état ces derniers témoins de la saga des Cap Horniers.
Petit dîner tranquille (soupe de cresson et crêpes). Dimanche. Il crachine. Temps parfait pour aller à pied voir les monuments et musées le long de la promenade qui borde la baie. Le monument à la Guerre des Falklands de 1914 retient notre attention. Même dans ce coin perdu au bout du monde on est venu se battre. Une importante bataille navale entre les flottes britanniques et allemandes s’y déroule au large le 8 décembre 1914. Je suppose que les Allemands en cherchant à s’emparer des Falklands voulaient couper les transports de nitrates que les Cap Horniers français et britanniques allaient chercher au Chili pour fabriquer les explosifs alimentant les champs de bataille. Ce fut d’ailleurs les dernières années de gloire des grands Cap Horniers français à voile. Lors de cette bataille le célèbre cuirassé allemand Graf von Spee fut sérieusement touché et dut aller se réfugier devant Montevideo dans l’estuaire de la Plata (nous avons vu son épave en remontant le Rio de la Plata). Coincé par les croiseurs britanniques qui l’attendaient à la sortie, plus en état de combattre, il y fut abandonné et sabordé.
Un peu plus loin le Monument de la Libération célèbre la mémoire des près de 300 rangers et marins morts lors des combats de 1982 pour bouter à la mer les Argentins. 10 plaques en bronze portent leur nom. Pour une bonne part ils étaient à bord des 5 bateaux de la Navy qui ont été coulés par l’aviation argentine (je corrige au passage le chiffre erroné que m’avait donné un peu vite Hubert dans la dernière lettre) dotée de Mirages, de Super Etendards équipés d’Exocets et de Skyhawks. Pour les British ce ne fut pas une promenade de santé, si loin de leurs bases.
En dehors des affaires militaires le musée présente ce que fut dans le passé la vie des pionniers puis des habitants de ces îles éloignées. Il montre la flore et la riche faune des îles, notamment un animal disparu, sorte d’espèce intermédiaire entre un loup et un renard, espèce endémique dont Charles Darwin, lors de l’escale du Beagle (commandé par Fitz Roy) aux Falklands, avait prédit la disparition inéluctable avec l’arrivée des hommes.
En revenant du musée un crochet nous montre sur une placette un petit monument fait de quatre mâchoires de baleine dressées en se rejoignant à leur extrémité pour faire ce qui pourrait ressembler aux arceaux d’une tente de près de 3m de hauteur ; façon frappante de donner une mesure du plus grand mammifère de notre planète.
Territoire du Commonwealth indépendant sauf pour sa Défense et ses relations Extérieures, il vit d’élevage de moutons et surtout maintenant, après que l’âge d’or de la laine soit passé, de la cession de droits de pêche dans ses eaux riches en poissons aux flottes de 18 nations, ainsi que des ressources des touristes amenés par les bateaux de croisière relativement nombreux (nous en verrons deux en trois jours).
Lundi 7 Février. Je suis remonté à pied près de la fameuse cantine de Claude faire les papiers de sortie dans les bureaux communs des douanes et de l’immigration. Un marin britannique mince et sec, ayant environ mon âge m’aborde avec un air sympathique en m’indiquant qu’il souhaiterait venir à bord de Balthazar voir mon ancre ROCNA de 55 kg. J’apprends en parlant avec ce marin discret mais à l’expérience considérable que c’est Peter Smith, néo-zélandais naviguant depuis des années sur le KIWI ROA, très robuste voilier en aluminium épais taillé pour les mers dures. C’est lui qui a conçu la ROCNA, qui a fait faire avec elle un nouveau bond en avant aux ancres et est très certainement aujourd’hui la meilleure sur le marché. Ayant entendu parler par radio ponton de notre ouragan et de la torsion de la verge de notre ancre il est curieux de l’examiner et de connaître plus précisément les circonstances de cette fortune de mer. Il examine soigneusement la réparation faite à Ushuaia et me confirme d’une part que les soudures lui paraissent impeccables et que d’autre part j’ai bien fait de faire souder les renforts à l’endroit où il me confirme que les contraintes sont maximales. Il me conseille de meuler le dessous légèrement déformé de la pointe pour lui restituer tout son pouvoir de pénétration et bien sûr de la faire rezinguer à chaud ce que j’ai prévu de faire dès que possible. Enfin il me demande mon accord pour envoyer sur son site un rapport circonstancié accompagné de photos ce que j’accepte bien entendu. Il m’informe que Jérôme Poncet, un des deux copains qui ont pensé et vécu l’aventure légendaire du DAMIEN, nous faisant rêver dans notre jeunesse, se trouvait là ce matin (il vit sur l’île Beaver dans l’archipel ; il faut vraiment aimer la solitude !). Il a acheté il y a quelque temps une ROCNA 110 kg pour sa lourde goélette en acier et lui a déclaré sa très grande satisfaction à l’expérience de ses mouillages tempétueux dans les Shetlands et la Géorgie du sud qu’il fréquente. Jérôme Poncet, pour les marins, c’est une référence ! Les DAMIEN, avec Bernard Moitessier et Eric Tabarly font parties de nos trois icônes ayant suscité l’exceptionnel engouement pour la voile en France.
Il m’apprend incidemment alors que nous nous séparions pour larguer les amarres que l’Argentine a convaincu l’Uruguay et certains pays du MercoSur de s’associer à leur embargo sur les Falklands. Résultat des courses, si je débarque en Uruguay j’aurai également 7000 dollars d’amende à payer, comme en Argentine, pour m’y être rendu sans autorisation de ces Messieurs ! La souveraineté çà se paye.
Cap donc sur Rio Grande do Sul, port le plus au Sud du Brésil, à 250 milles au Nord de Punta del Este, notre destination initiale en Uruguay, en espérant que le Brésil ne s’associe pas à cet embargo, ce qui me parait effectivement peu plausible. Des amis brésiliens de Mimiche me le confirmeront après vérification auprès des services de l’immigration. Si nous n’avons pas de problème nous devrions arriver à Rio Grande vers le 15/2, à temps pour laisser BALTHAZAR en ordre, propre et en sécurité pour quelques semaines au Yacht Club de Rio Grande et prendre notre avion du 20/2 à Buenos Aires pour Paris. Sinon il faudrait aller jusqu’à KOUROU à quelques 3500 milles d’ici ! Il faudrait voir de rationner et attaquer les réserves mais BALTHAZAR pourrait y faire face. Ce serait quand même un tout autre programme ! Vamos a ver. L’aventure n’est pas toujours là où on l’attend.
Mardi 8 Février, 8 nœuds plus, cap au Nord par 48°59’S et 56°44’ W. Nous revoilà déjà dans les quarantièmes, ayant parcouru 180 milles dans ces premières 24 heures. Le temps de crachin et couvert d’hier s’est dégagé. Après un épisode de brouillards en fin de nuit nous bénéficions maintenant d’un ciel bleu parsemé de quelques cirrus. Le vent d’Ouest se maintient bien nous permettant de filer au petit largue. Le baro continue à grimper régulièrement confirmant la route choisie très au large qui nous fera passer demain en bordure d’un anticyclone, maximisant la durée des vents traversiers, puis le franchissant au moteur par vents faibles . Si je prenais une route plus proche de la côte je me retrouverais sur une grande zone par vents de bout du Nord de quelques 20 nœuds générés par cet anticyclone, à galérer en tirant des grands bords allongeant énormément la route et le temps (deux fois la route, trois fois le temps, quatre fois la grogne disait-on dans la marine à voile). Bénéficiant maintenant de prévisions météo fiables la plupart du temps au large (moins près des côtes) sur plusieurs jours et parcourant 150 à 200 milles par jour (donc plus de 500 milles en trois jours) il est devenu parfaitement possible et très efficace du point de vue du temps de parcours, du confort et de la sécurité d’optimiser sa route pour se positionner correctement par rapport au déplacement des dépressions et anticyclones annoncés. En plus cela m’amuse. Les coureurs du Vendée Globe passent plus de temps à étudier la météo et optimiser leur route qu’à régler leurs voiles ! Il est vrai que leur grande vitesse augmente encore l’efficacité du choix de leur stratégie de route. Leur vitesse est en effet proche de celle du déplacement des grosses dépressions (15 à 25 nœuds). Ils arrivent ainsi quand les conditions sont favorables à coller sur le côté vent portant de celles-ci et surfer à travers une bonne partie de l’océan indien en leur suçant la roue et en alignant des journées de 4 à 500 milles !
Mais où est passé la grenouille des clippers de jadis ?
Jeudi 10 Février. 10h04 par 44°06’S et 55°35’W. Cela s’est passé exactement comme l’avait prévu la météo et la stratégie de route retenue. Marche rapide à la voile entre petit largue et vent de travers jusqu’à hier soir pendant que le baromètre montait régulièrement confirmant que nous nous approchions de la cellule anticyclonique visée, grand ciel bleu, mer s’aplatissant régulièrement. Nous sommes maintenant à plus de 450 milles de la côte. Superbe nuit étoilée. Navigation par petit vent, calme, silence avec le léger clapotis de la coque, le sommeil a été bon cette nuit pour les équipiers hors quart. Au fur et à mesure que le soleil monte plus haut dans le ciel il devient plus chaud, la température de l’eau de mer augmente (elle atteint 16° ce matin) et donc celle du bateau aussi. Les marins s’effeuillent en enlevant progressivement leurs couches d’habits ou sous-vêtements. Au soleil un Tee shirt suffit maintenant avec une polaire si le vent fraîchit un peu. Depuis hier le chauffage est arrêté. C’est surprenant d’observer, que malgré la marche lente des voiliers, le changement de climat soit palpable en quelques jours. Il est vrai qu’un voilier cela avance nuit et jour comme un cycliste qui ne poserait jamais pied à terre. Depuis notre point le plus Sud de notre périple (65°15’S) au voisinage du cercle polaire, c’était il y a seulement 3 semaines, BALTHAZAR a avalé les cinquantièmes et une bonne part des quarantièmes tout en faisant plusieurs escales. Ces derniers seront derrière nous après demain et nous entrerons déjà dans la bande tropicale. La grosse chaleur n’est plus loin devant l’étrave.
A l’approche d’un splendide soleil couchant le cliquetis rapide du frein de la canne que Claude a mis à l’eau dans l’après midi équipée d’un beau rapala se fait entendre alors que nous marchons au moteur dans un vent évanescent. Notre grand amateur de poisson qu’est le Prince de Port Miou ramène progressivement à la jupe arrière un thon germon de 5 kg que je sors au crochet. Claude armé d’un poignard de pêcheur sous marin jubile en le vidant, lui coupant la tête et le découpant. Hubert rince à grands coups de seaux de mer le pont rougi par le sang. Spectacle barbare et sacrificiel. Une heure après nous savourons des tranches cuites en papillotes avec un filet d’huile, des baies roses du sel et des épices le tout accompagné de riz. Moi qui suis plus que réticent vis-à-vis du poisson j’avoue apprécier le thon très frais. Mais le thon, est-ce du poisson demanderait un jésuite ?
Ce matin au moment de prendre le quart à la suite de Maurice, à 6h, je commence comme d’habitude par faire mon tour d’horizon et j’aperçois à 9 heures (pour les non marins ou non pilotes les navigateurs repèrent le gisement estimé de l’objet qu’ils observent avec la direction de l’aiguille d’un cadran d’horloge imaginé posé à plat sur le bateau ou l’avion, 0 heures (ou 12 heures) étant à l’avant de celui-ci) à une distance que j’estime à 4 milles un très gros navire ou plateforme d’apparence plate et circulaire. Je le signale à Maurice qui vexé de ne pas l’avoir vu prend les jumelles et m’indique que d’après lui c’est une balise ARGOS, puis voyant mes froncements de sourcils songe à une plateforme qu’il situe à une distance de deux milles. Verdict du radar : l’OFNI est bien à 4 milles et file cap au 220° à 16 nœuds. Maurice c’est toi qui offrira la première caïpirinha à Rio Grande ! Il est vrai que pour sa défense l’aspect plat et circulaire de ce navire était surprenant et qu’il n’avait pas d’AIS (bien qu’il soit maintenant obligatoire pour les navires de plus de 300 tonneaux). L’image radar comme la vision oculaire indique un OFNI d’une taille d’au moins 200m. Etait-ce un navire militaire, ceux-ci étant dispensés bien entendu de ce système d’identification automatique par VHF ? Pourquoi cet aspect cylindrique ? A une époque certains auraient déclaré avec conviction à la gendarmerie que c’était une soucoupe volante, mais aujourd’hui cette illusion collective n’est plus à la mode !
Vendredi 11 Février 8h15 toujours un grand soleil par 41°49’S et 54°55’W. Après la pêche d’hier soir le vent est revenu et nous avons remis à la voile par petit temps au près tribord amures au moment du dîner. Nuit paisible, pilote automatique réglé en mode vent (il suit alors les variations de la direction du vent avec l’incidence fixée par la consigne qu’on lui donne, mais alors attention il faut surveiller la route car le bateau va là où le vent vous emmène ! il faut donc de temps à autre changer la consigne et régler les voiles pour rester près de la route, déterminée elle par la stratégie de route en fonction de la météo des deux à trois jours suivants). Je prends chaque matin au début de mon quart la météo (fichiers gribs de la NOAA rafraîchis à 0h15,6h15,12h15,18h15 TU) répondant à ma requête transmise par satellite précisant la zone de couverture demandée, les différentes situations- 12h,24h,48h…,, et les paramètres demandés, en l’occurrence carte des isobares et de la force et direction du vent (Je ne demande pas les cartes de vents en altitude 500 HPa soit aux environs de 5000m proposées car je ne sais pas encore les interpréter. Très utiles au prévisionniste il va falloir que je m’y mette). La carte des isobares est importante pour valider la situation reçue. Si le baromètre du bord, régulièrement étalonné, donne une pression réelle voisine de la prévision du lieu à 1 ou 2 HPa maximum près et variant dans le même sens (montant ou descendant) assorti d’un vent comparable à la prévision en force et direction, cela donne une bonne crédibilité à la prévision reçue. Si la pression diffère de plus de 2 HPa je me méfie de la qualité de la prévision car ce sont les isobares et les gradients de pression qui font les vents. Toutefois une observation attentive sur 4 à 6 heures permet souvent de recaler la carte météo, le mouvement de la dépression ou de l’anticyclone étant simplement en avance ou en retard sur la prévision. Nous l’avons par exemple souvent observé en mer de Norvège. Il ne faut effectivement pas oublier que nous avons un avantage sur les ordinateurs et leurs immense réseau de senseurs c’est que les nôtres (baromètre, hygromètre, thermomètre, girouette et anémomètre) sont placés au cœur de l’endroit qui nous intéresse et comparent une réalité à des calculs forts complexes.
Tout se déroule à la parade avec une cohérence rare de la prévision d’un jour sur l’autre. A une centaine de milles à notre bâbord nous continuerions depuis plusieurs jours à nous débattre dans une mer formée par un flux de Nord de 20 à 25 nœuds en tirant des bords pénibles. Au prix d’une marche au moteur d’une douzaine d’heures près de la cellule anticyclonique assez stable qui gouverne cette météo nous avons pu éviter cette galère et constatons ce matin que le vent a repris, 10/12 nœuds, tout en adonnant comme prévu. Dans ce petit temps nous marchons peinards à 6/7 nœuds au petit largue maintenant. La prévision reste très favorable jusqu’à l’arrivée, quoique avec des vents faibles qui nécessiteront à n’en pas douter de nouvelles risées Perkins.
Samedi 12 Février. 18h10 par 38°38’S et 53°52’W. Je me réveille après une grosse sieste facilitée par le couscous accompagnant un gros gigot de mouton des Falklands bien aillé et cuit au four. La qualité de la viande, la présence copieuse de légumes (carottes et courgettes de bonne qualité également des îles), un bon bouillon fait de bouillon cube, curcuma, cumin, jus du gigot et une petite cuillère d’huile d’olive mouillant le couscous et les pois chiches, le tout arrosé d’un vin chilien corsé, tout cela met en joie et en verve tout l’équipage. Le volubile discours d’Hubert s’en est trouvé magnifié si c’est possible. Du gigot nous en avons encore pour deux repas ! Avec le thon nous sommes parés pour tenir en mer encore quelque temps….., le temps de trouver un port accueillant.
Nous avons déjà quitté les quarantièmes, bien calmes cette fois-ci. Mais depuis hier soir et cette nuit un phénomène surprenant se produit. Nous sommes obligés de faire face à un courant de plus de 3 nœuds, la force du puissant Gulf Stream au large de la Floride, qui nous fait dévier de notre route de plus de 25° en ralentissant fortement notre vitesse sur le fond. Comment est-il possible de rencontrer en plein océan (nous sommes maintenant encore à environ 200 milles des côtes argentines) un fleuve aussi gigantesque que nous remontons au moteur par tout petit vent (heureusement car un vent fort contre ce puissant courant lèverait immédiatement des déferlantes dangereuses) depuis des heures et des heures en essayant de le laisser sur tribord d’abord, puis sur bâbord ensuite. Pourtant les Pilot Charts ne nous signalent rien d’autres que le courant du Brésil qui n’atteint normalement qu’un demi nœud, un nœud maxi ? Y a-t-il eu loin au NE, d’où vient en effet une très grosse houle, une tempête accélérant ce courant ? Quoi qu’il en soit nous nous trouvons bien au cœur d’un vaste maelstrom où s’affrontent des eaux chaudes venant du Nord qui accusent maintenant 21° avec des eaux du Sud qui s’étaient à nouveau refroidies (remontée d’eaux froides sous marines ?) à 14° encore hier soir après avoir atteint 17° dans la journée ? Nous nous passerions bien de l’observation de ce phénomène remarquable mais qui nous retarde substantiellement. Nous pouvons mesurer et suivre l’évolution du courant par la centrale de navigation qui calcule en permanence notre dérive, différence entre le vecteur vitesse sur le fond donné par le GPS et le vecteur vitesse en surface donné par le loch et le cap vrai du bateau. Cette différence vectorielle donne le vecteur courant en force et direction. Très étonné par l’importance de la dérive constatée que j’ai déjà rencontrée dans des raz mais jamais avec cette amplitude en plein océan, un petit calcul trigonométrique me permet de vérifier qu’il n’y a pas de loup et que toutes les données affichées sont bien cohérentes. Je le valide aussi en faisant un cap face à la direction du courant calculé par la centrale, puis perpendiculairement à celle-ci : notre vitesse sur le fond passe bien par un minimum face au courant mesuré et revient bien à sa valeur normale travers au courant). Laissons donc faire à l’océan son travail de grand régulateur de l’énergie thermique et du climat de notre planète et choisissons le bon bord pour en minimiser l’impact sur nous. C’est en partant à bâbord de notre route que nous finissons par le trouver. Au bout de quelques heures il ralentit progressivement à moins de 2 noeuds en tournant vers le SE. Profitons de sa rotation pour refaire du Nord dont nous nous étions éloignés et allons faire la sieste. Le marin doit être par moments philosophe.
Dimanche 13 Février. 8h20. C’est un beau Dimanche d’été. Eau à 23°, grand soleil et ciel bleu, vent faible. Le rideau de cockpit a pris le chemin des coffres rendant à celui-ci son espace et sa facilité de circulation. Mais dans le Grand Sud combien il était agréable de nous trouver grâce à lui bien au chaud dans la timonerie du poste de veille, sur l’avant du cockpit central de BALTHAZAR. Les équipiers d’Isabelle Autissier qui devaient barrer 24h sur 24 en plein vent glacial chargé d’embruns (leur pilote automatique étant HS) à l’arrière du cockpit arrière d’ADA 2 enviaient ce confort bien apprécié par notre équipage de Papys.
Je savoure dehors une moque de café au lait pendant que les équipiers récupèrent de leur quart de nuit. Les hublots sont ouverts, il fait 25° à l’intérieur du bateau. Après une soirée et une nuit à la voile et par moments au moteur, la risée Perkins est encore appelée à la rescousse sur cette mer d’huile. A 200 milles sous l’horizon les plages de Punta del Este et de Piriapolis vont se remplir de baigneurs. Vers onze heures une brise modérée d’Ouest Sud Ouest, donc traversière, rentre. A envoyer le grand gennaker qui nous tire toute la journée à près de 8 nœuds. Plaisir de la voile de filer ainsi par grand soleil sur le dos de la mer peu agitée.
Lundi 14 Février. 12h21 par 34°10’S et 52°37’W. La nuit a été agitée. Le vent montant régulièrement nous a obligé à rouler avec son emmagasineur le grand gennaker après que Balthazar ait dépassé 10 noeuds. Le génois le remplace que nous réduisons progressivement car nous avons maintenant un bon force 7 ; vers 1h du matin un grain modéré nous oblige à prendre 3 ris dans la GV et à réduire encore le génois. Le vent passe sur l’arrière. A affaler la GV qui dévente le génois et nous fait faire des embardées. Nous filons alors sous génois seul à bonne vitesse. Ce matin la brise toujours fraîche de l’arrière nous fait toujours bien avancer sous génois seul tout déroulé car le grand frais s’en est allé. Ciel bleu et soleil, beaux moutons blancs. Les fonds sont remontés et nous venons de franchir l’entrée dans les eaux brésiliennes.
Sur l’océan nous ne sommes plus seuls et la VHF nous dispense des accents brésiliens. Plusieurs chalutiers croisent en effet autour de nous. Leurs antennes laissent supposer qu’ils sont à la crevette sur ce plateau de faible profondeur (40 à 60m). L’arrivée ce sera pour demain 15/2.
Mardi 15 Février. 1 heure du matin. La mer et le vent se sont apaisés. BALTHAZAR avance avec un doux balancement et une légère gîte dans le silence, sur une mer argentée par l’éclat de la Lune. Le grand Gennaker et la Grand’Voile captent un léger souffle traversier. Un courant favorable nous aide à filer 6 nœuds, parfois 7 dans ce tiède zéphyr, en route directe sur l’entrée du chenal de Rio Grande. Au loin on aperçoit les feux des porte-conteneurs pressés qui se dirigent ou sortent du Rio de la Plata en longeant comme nous la côte Sud du Brésil. Il y a des quarts de nuit qui sont divins et que l’on ne souhaite pas interrompre.
A 9 heures nous embouquons le long chenal bien balisé d’une dizaine de milles qui conduit à la Laguna de los Patos (lagune des canards) au bord de laquelle se trouve Rio Grande do Sul au débouché de ce chenal. Cent vingt milles plus au Nord de cette immense lagune aux îles et paysages évoquant la Camargue, séparée de la mer par un long cordon littoral, se trouve la grande ville de Porto Alegre.
Nous y voilà. Après avoir dépassé le quai des chalutiers puis le petit ponton du Museu Oceanogràfico d’où Lauro nous salue (voir la lettre de BALTHAZAR 18) et nous invite toujours aussi accueillant à nous arrêter (nous irons le saluer en tant que voisins, car la petite marina vers laquelle nous nous dirigeons est mitoyenne, dans un joli bosquet de verdure en face de l’île Polvora, et nous ne voulons pas squatter pendant le mois durant lequel BALTHAZAR va faire relâche ici l’unique petit ponton du Museu), nous cheminons dérive relevée dans un chenal étroit avec moins de 2,20 mètres d’eau pour pénétrer dans la petite marina champêtre du Yacht Club De Rio Grande et venir nous glisser dans une place que nous désigne l’accueillant maître du port.
BALTHAZAR y sera en parfaite sécurité avant de tourner son étrave vers Rio dans un mois.
aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.
équipage de Balthazar: Jean-Pierre d’Allest, Maurice Lambelin, Claude Laurendeau, Hubert Boissier